L’aide-soignante a perdu un CDI au lendemain de la diffusion de l’émission consacrée aux dérives dans les maisons de retraite.

Elle oscille entre désarroi et combativité. Au téléphone, ce jeudi, Hella Kherief semble déterminée. Mais à d’autres moments, cette jeune maman de deux enfants admet se sentir désemparée. Depuis deux semaines, plus aucune maison de retraite ne veut l’embaucher. Non pas que l’aide-soignante ait manqué à ses obligations, ni même qu’elle ait perdu son sans-froid avec un des résidents, mais au contraire parce qu’elle a dénoncé à visage découvert, dans un reportage télé, les conditions de vie dans certains Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes).

« Il faut la soutenir »

A 29 ans, cette Marseillaise est en effet l’une des rares à avoir accepté de témoigner sans floutage, dans un reportage d’Envoyé Spécial sur les dérives des maisons de retraite privées. Couches rationnées, draps souillés, solitude, abandon pendant des heures, manque criant de personnel… Le documentaire, diffusé le 20 septembre sur France 2, a eu l’effet escompté et a choqué nombre de téléspectateurs. Mais alors qu’une prise de conscience a déferlé sur les réseaux sociaux, les directeurs d’établissements semblent avoir décidé de black-lister la jeune lanceuse d’alerte.

« Elle a osé parler […] pour dénoncer l’insoutenable. Elle a mis des mots sur l’indicible. […] Mais voilà ce qu’il se passe aujourd’hui quand on ose lancer l’alerte. Il faut la soutenir, elle demande simplement à continuer son travail d’aide-soignante », implore sur Facebook la journaliste qui a recueilli son témoignage. Julie Pichot craint en effet que Hella Kherief ne puisse plus exercer son métier, simplement parce qu’elle a voulu améliorer les choses. Son message a été partagé près de 6000 fois sur le réseau social mais la Marseillaise est toujours au chômage.

Une plainte aux Prud’hommes

Le lendemain de la diffusion du reportage, l’établissement marseillais dans lequel elle venait de signer un CDI l’a appelée. Son supérieur lui a demandé de prendre les gardes de nuit du week-end mais lui a dit de l’attendre le lundi matin avant de rentrer chez elle, pour « faire le point sur la période d’essai qui se termine », nous rapporte-t-elle. « Là je n’ai rien vu venir, j’étais tellement contente d’avoir ce CDI, j’étais hyper impliquée », se souvient-elle.

Puis le lundi, « quand je rentre dans le bureau de mon cadre de santé, je vois qu’il est triste… Quand il me dit que je suis licenciée, je tombe des nues, je deviens pâle, me mets à trembler… Je lui demande pourquoi maintenant, alors que ça fait deux ans que je fais des missions dans cet établissement, que j’adore mes collègues et que mon supérieur m’avait vendu du rêve en me donnant le CDI, en me disant que j’étais un de ses meilleurs éléments… » Hella Kherief a encore du mal à y croire, tant elle ne s’attendait pas à une telle fin. « Puis je lui ai demandé si c’était par rapport à l’émission. Il était gêné, m’a répondu que c’était le directeur qui avait décidé, que j’étais en période d’essai et donc qu’ils n’avaient pas à se justifier. J’ai insisté sur l’émission, il n’a pas répondu, a haussé les épaules. » Face à l’embarras de son cadre de santé, la jeune femme a demandé un entretien avec le directeur, qui ne l’a jamais reçue.

« Ce que je ne comprends pas c’est que j’avais déjà témoigné dans des émissions », s’interroge-t-elle. Mais aucune n’avait eu la portée médiatique d’Envoyé Spécial. « Tous mes collègues étaient choqués, tout le monde sait que c’est par rapport à l’émission », estime-t-elle. Ce jeudi soir, la jeune maman d’un garçon de dix ans et d’une petite fille de 9 mois a rendez-vous avec son avocate pour finaliser une plainte contre l’hôpital marseillais qui l’embauchait, qu’elles déposeront aux Prud’hommes.

« Je me faisais encore jeter comme une malpropre »

En attendant, elle est au chômage. Plus personne ne semble vouloir l’embaucher. Et à en croire l’une de ses anecdotes, ce n’est a priori pas du fait de ses compétences : « Après avoir perdu mon CDI, je me suis dit que je n’allais pas me laisser abattre. J’ai appelé la boîte d’intérim et elle avait 4 missions pour moi en maison de retraite. La première commençait le soir-même. Je me suis présentée une heure avant, j’ai vu le personnel soignant qui m’a dit que la direction était en réunion et que je devais attendre. Pas de problème. Une femme sort, s’excuse de m’avoir fait attendre, me dit qu’elle revient et qu’elle va me faire visiter l’établissement ». « C’est très bien, on va me briefer, ce n’est pas toujours le cas… » se dit-elle alors, avant la désillusion. « Puis elle revient, me regarde, elle re-rentre dans la salle et n’en est jamais sortie… C’est la boîte d’intérim qui m’a appelée pour me dire qu’il fallait partir ! Que finalement ils avaient trouvé quelqu’un d’autre ! »

A ce moment-là, la jeune femme est un peu sonnée. « J’étais épuisée, j’avais travaillé la nuit, le matin je me faisais licencier et le soir je me faisais encore jeter comme une malpropre… J’avais l’impression d’avoir fait quelque chose de très grave. Alors que j’ai juste alerté sur les conditions de vie de certains patients. »

« Je souffre, mais la parole se libère »

Et ce n’est pourtant pas le travail qui manque. « Avant, la boite d’intérim me proposait des missions quasiment tous les jours, et aujourd’hui, depuis 2 semaines, plus rien. Pourtant des missions il y en a, c’est la pénurie partout », assure la jeune femme qui a « vraiment besoin de travailler, financièrement mais aussi parce que c’est une vocation », insiste-t-elle.

La Marseillaise apparaît tantôt triste, tantôt guerrière : « Je relativise un peu, je reçois beaucoup de messages, des gens qui m’apportent leur soutien. Et surtout je ne regrette pas, en aucun cas, car la parole se libère. Moi je paie les pots cassés mais c’est pas grave, c’est bien que la parole se libère. En ce sens, j’ai gagné ! ». Plus encore si un établissement décidait de montrer l’exemple, et lui proposait un emploi.

Source : Le Parisien

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