« Le danger est que la direction des affaires soit accaparée par des oligarchies de compétents, associées […] aux puissances d’argent ». La prophétie ravageuse est de Paul Ricoeur.

Au moment où le mouvement de Mai-68 prenait son envol, un philosophe français pointait déjà la menace qui guettait notre démocratie: « Le danger, aujourd’hui, est que la direction des affaires soit accaparée par des oligarchies de compétents, associées […] aux puissances d’argent », écrivait-il à l’occasion d’une préface au livre du journaliste Jean Schwœbel, La Presse, le Pouvoir et l’Argent (Seuil, réédition 2018).

« Des oligarchies de compétents, associées aux puissances d’argent »: un demi-siècle plus tard, la formule prend une formidable actualité car il n’y a pas meilleure présentation du pouvoir qui s’est installé dans notre pays, à la faveur de la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. L’ironie cinglante de l’histoire est que ce philosophe si avisé n’est autre que Paul Ricœur (1913-2005), dont le chef de l’État a été dans sa jeunesse l’assistant.

Chaque mot de la formule du philosophe semble, en effet, avoir été ciselé pour qualifier cette caste de hauts fonctionnaires, issus pour beaucoup de l’Inspection des finances –mais aussi du Conseil d’Etat et de quelques autres grands corps de l’Etat- qui a progressivement réalisé un double hold-up en France, d’abord sur la vie des affaires, puis sur la vie publique, avant de parvenir à hisser l’un des siens, Emmanuel Macron, au sommet de l’Etat.

« Chaque mot de la formule du philosophe semble avoir été ciselé pour qualifier cette caste de hauts fonctionnaires, issus pour beaucoup de l’Inspection des finances –mais aussi du Conseil d’Etat et de quelques autres grands corps de l’Etat- qui a réalisé un double hold-up en France. »

Ce hold-up sur la vie des affaires, on sait comment il est advenu. Au fil des privatisations qui se sont succédé depuis plus de trente ans, beaucoup de ces hauts fonctionnaires chargés de les mettre en œuvre ont appliqué la détestable formule de Benjamin Constant, ralliant l’Empire: « Servons la bonne cause! Et servons-nous! » Beaucoup sont ainsi devenus les PDG de ces entreprises privatisées et, renonçant à servir l’intérêt général, se sont au passage formidablement enrichis.

Ce mouvement d’appropriation a été si massif qu’on en voit aujourd’hui le résultat: une bonne partie du CAC 40 est composé de groupes dont les PDG sont des Inspecteurs des finances, issus donc de la sphère publique. Le cas du secteur de la banque est particulièrement éclairant: toutes les grandes banques privées sont dirigées par des figures éminentes de cette caste. De la Société générale jusqu’à BNP Paribas en passant par BPCE et bien d’autres encore, la finance est la chasse-gardée de l’Inspection des finances.

Mais c’est tout aussi vrai d’autres secteurs économiques. Comme celui par exemple de la grande distribution. Qui préside ainsi aux destinées du groupe Carrefour? Un Inspecteur des finances qui a longtemps fait partie des obligés de Nicolas Sarkozy, Alexandre Bompard. Qui dirige Casino? Un autre Inspecteur des finances, Jean-Charles Naouri, qui fut en d’autres temps le directeur de cabinet du socialiste Pierre Bérégovoy. Et chez qui les deux hommes se rencontrent-ils secrètement, quand ils envisagent de marier leurs deux groupes? Dans le bureau de l’entremetteur du capitalisme parisien, Alain Minc, qui, lui aussi, a fait ses classes à l’Inspection des finances. Ainsi est la caste: tentaculaire! Ce qui, soit dit en passant, est pour le moins cocasse: fallait-il que les deux hommes connaissent si mal leur hôte, pour qu’ils pensent garder leur entrevue confidentielle?

« Ce hold-up sur la vie des affaires est advenu au fil des privatisations qui se sont succédé depuis plus de trente ans. Beaucoup sont devenus les PDG de ces entreprises privatisées et, renonçant à servir l’intérêt général, se sont au passage formidablement enrichis. »

En bref, pendant trente ans, la France a vécu des grandes vagues de privatisations qui se sont prolongées par des cascades de pantouflages: des hauts fonctionnaires formés à grands frais par l’Etat pour servir l’intérêt général ont déserté leur poste pour se mettre au service de grand intérêts privés. C’est en quelque sorte une opération de sécession qui a eu lieu.

Mais la singularité de la situation française, c’est que depuis quelques années, un mouvement massif en sens inverse s’est engagé: après les pantouflages, les rétropantouflages! Ainsi a-t-on vu des cohortes d’anciens hauts fonctionnaires, qui étaient passés dans le privé, revenir vers le public, pour coloniser quelques-uns des postes clefs de l’Etat. Qui est ainsi le gouverneur de la Banque de France? François Villeroy de Galhau, qui a fait une bonne partie de sa carrière à BNP Paribas! Qui est le directeur général de la Caisse des dépôts, la plus puissante institution financière publique? Eric Lombard, qui vient de l’assureur Générali! Qui est le directeur de cabinet du ministre des finances? Il vient de la banque Mediobanca! D’où vient Bertrand Dumont, qui a longtemps été le directeur adjoint du cabinet du ministre des finances avant d’être promu, la semaine passée, directeur adjoint du Trésor? Il a fait ses classes à la banque HSBC! Qui est le secrétaire général de l’Elysée? Alexis Kohler, qui vient du géant du transport maritime MSC, auquel il est lié par sa famille.

Et il y a même un rétropantoufleur en chef: c’est évidemment Emmanuel Macron qui, venant de l’Inspection des finances, est devenu associé-gérant de la banque Rothschild, avant de repartir vers la sphère publique, pour être ministre de l’économie, et pour finir chef de l’Etat.

« La France a vécu des grandes vagues de privatisations qui se sont prolongées par des cascades de pantouflages: des hauts fonctionnaires formés à grands frais par l’Etat pour servir l’intérêt général ont déserté leur poste pour se mettre au service de grand intérêts privés. »

Et l’on comprend sans peine les conséquences terribles de cette porosité généralisée qui s’est installée entre le privé et le public. Elle a d’abord conduit à des situations gravissimes de conflit d’intérêt, sinon même de prise illégale d’intérêt. L’exemple le plus frappant est évidemment celui d’Alexis Kohler, le bras droit d’Emmanuel Macron, qui est visé par une enquête préliminaire, pour la raison que l’on sait: haut fonctionnaire à Bercy, il dit s’être toujours déporté quand l’Etat a eu à traiter du dossier MSC, mais les enquêtes de ma consoeur Martine Orange et de moi-même ont par exemple établi que l’intéressé avait siégé au sein du conseil de surveillance du port du Havre comme représentant de l’Etat et a voté des mesures en faveur du groupe de sa famille.

Cette porosité généralisée est d’autant plus grave que le code pénal encadre les passages du public vers le privé mais ne prévoit rien pour les passages plus récents en sens contraire, du privé vers le public.

Mais cette porosité généralisée a un autre effet massif et tout aussi inquiétant: elle conduit mécaniquement à une sorte de privatisation des politiques publiques. Dit plus brutalement, elle installe définitivement la tyrannie du célèbre diktat « Tina » -pour « There is no alternative », ou si l’on préfère « il n’y a qu’une seule politique économique possible »- une politique soi-disant réaliste, ni de gauche, ni de droite, mais qui est en fait très exactement celle qu’appellent de leurs veux les cercles dominants de la finance.

« Et l’on comprend les conséquences terribles de cette porosité généralisée qui s’est installée entre le privé et le public. Elle a conduit à des situations gravissimes de conflit d’intérêt, sinon même de prise illégale d’intérêt. »

C’est en cela que la formule de Paul Ricœur résume si bien la situation présente que connaît la France. Car rarement un pouvoir dans notre pays aura entretenu des relations aussi consanguines avec ces milieux de la banque et de la finance. Et puis, rarement, un pouvoir se sera apparenté de manière aussi franche à une « oligarchie de compétents ». La formule est ravageuse, mais résume bien l’état d’esprit de cette caste de la haute fonction publique française qui pense savoir ce qui est bon pour le peuple, même si ce dernier ne le sait pas; de cette caste passablement arrogante et pressée qui est sûrement attachée à la démocratie mais qui trouve que celle-ci est tout de même une perte de temps; de cette caste qui veut imposer mille réformes en même temps, de manière autoritaire, à la hussarde, en bafouant toutes les règles de la négociation sociale, et si besoin même par ordonnances.

Dans mon livre sur La caste (Editions La découverte), c’est donc cette double opération de main basse sur la vie des affaires et sur les postes clefs de la République que j’essaie le plus méticuleusement possible de décrire. Et quand j’ai découvert cette formidable prophétie de Paul Ricœur, je me suis pris à penser qu’Emmanuel Macron a sans doute été bien mal avisé de revendiquer cette filiation intellectuelle. Car l’élève a très exactement réalisé ce qui déplaisait tant au maître…

Source : Huffingtonpost

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