La concomitance de plusieurs cas de malformation inexpliqués chez des enfants et des veaux dans une petite zone de l’Ain inquiète fortement.

Entre 2009 et 2014, dans un rayon de dix-sept kilomètres autour du village de Druillat (à dix kilomètres à vol d’oiseau d’Ambérieu-en-Bugey), sept enfants sont nés avec une malformation de leur main ou de leur bras.

On appelle cela une agénésie transversale du membre supérieur, c’est-à-dire l’absence ou l’atrophie de certains organes au niveau de l’épaule, du coude ou du poignet, due à un arrêt dans le développement embryonnaire.

Ce qui est alarmant, ce n’est pas tant cette malformation qui, selon les données disponibles, touche entre 1,2 et 1,8 bébé pour 10 000 naissances en Rhône-Alpes – même si Aram Gazarian, chirurgien orthopédique et traumatologique à l’hôpital Femme-Mère-Enfant de Bron, estime qu’on est plus proche de 1. Non, ce qui inquiète, c’est leur fréquence. Ainsi, entre 2009 et 2014, sur 924 naissances recensées dans l’Ain, 7 enfants sont nés avec cette malformation. «Cela correspond à un un taux de malformations 58 fois supérieur au taux anormalement attendu pour de telles malformations !» s’étrangle Emmanuelle Amar, la directrice générale du Registre des malformations en Rhône-Alpes (Remera), qui a déclenché l’alerte. Dans le jargon médical, on parle d’«agrégat spatio-temporel» ou de cluster, c’est-à-dire un regroupement inhabituel d’un problème de santé dans un espace géographique et dans une période de temps donnés.

Absence de réaction des autorités sanitaires

Ce qui est plus préoccupant encore, c’est l’absence de réaction des autorités sanitaires, au courant depuis 2011. «Les multiples signalements de ce cluster auprès des autorités sanitaires n’ont pas donné lieu à un appui institutionnel aux investigations nécessaires à l’identification – ou à l’élimination – d’une cause environnementale commune à ces malformations», écrivait en septembre 2016 le Remera.

Car, si cette concentration inhabituelle de cas est perçue comme élevée, deux questions se posent : cette élévation est-elle réelle et, si oui, le hasard peut-il en être la cause ? «Une fluctuation aléatoire est infime», selon Emmanuelle Amar.

Pour tenter de trouver des explications à ce phénomène inexpliqué, le Remera a longuement interrogé les sept mères de l’Ain dont les enfants présentent ces malformations, selon un questionnaire validé par l’International Clearing for Birth Defects Surveillance and Research (ICBDSR), utilisé dans les enquêtes de clusters de malformations. Conclusions : aucune anomalie génique ou chromosomique n’a été rapportée pour l’ensemble de ce cluster. Aucune mère n’a pris de traitement médicamenteux ni consommé de cocaïne au cours du premier trimestre et toutes les grossesses étaient désirées et spontanées.

L’hypothèse environnementale se dessine

L’environnement dans lequel vivaient ces femmes a ensuite été “succinctement” étudié. Les services locaux de l’agence régionale de santé (ARS)) ont été interrogés sur l’utilisation de produits phytosanitaires (épandage, notamment) et vétérinaires, l’eau, l’alimentation animale. C’est ainsi que plusieurs cas de malformation chez des veaux nés à Chalamont ces dernières années ont été signalés.

Il s’agit de veaux nés avec des agénésies de côtes et de queue. Des recherches complémentaires n’ont pas abouti à plus de détails (nombre exact de naissances de veaux malformés par année). “Cela force la conviction qu’il y a bien quelque chose, car le mécanisme qui conduit à ce type d’anomalie chez le veau est le même que celui qui impacte la construction des bourgeons d’os chez l’enfant”, poursuit Emmanuelle Amar.

Si l’on regarde une carte géographique, l’épicentre de ce cluster humain est Chalamont, là où sont nés les veaux. L’hypothèse la plus probable reste donc une exposition à un tératogène (qui produit des malformations chez l’embryon) commun à ces sept mères. La concomitance de la naissance de veaux porteurs d’agénésie de côtes et de queue pourrait en effet plaider pour une substance utilisée en agriculture ou en médecine vétérinaire.

Dans les Pays-de-la-Loire, un cluster d’agénésies du membre supérieur présenterait des similitudes avec celui de l’Ain. «Il a été signalé par ailleurs que les mères des cas des Pays-de-la-Loire habitaient non loin d’un site classé Seveso 2 fabriquant et stockant des engrais (aucun incident signalé)», explique le Remera (en 2015, des signalements de ce type de malformation ont été transmis au Remera, laissant penser à l’existence d’un plausible cluster).

«Scandale sanitaire»

Scandale sanitaire ? «C’est difficile à dire, car quand commence-t-il ? À partir du moment où la suspicion sur l’absence de réaction des autorités sanitaires naît ? Elles étaient au courant depuis 2001, explique Emmanuelle Amar à Lyon Capitale. On peut effectivement parler de scandale sanitaire dans la mesure où trois clusters ont été identifiés en France.»

«Est-ce parce que notre région abrite le siège de Monsanto que certains ont peur des conclusions futures ?» s’interroge la secrétaire régionale d’Europe Ecologie-Les Verts, Nadine Reux.

Santé publique France, l’agence chargée de la veille sanitaire dans le pays, tient en ce moment une conférence de presse sur les rapports d’investigations concernant des anomalies congénitales inexpliquées dans l’Ain, en Bretagne et en Loire-Atlantique. Le Remera n’a pas été invité.

Source : Lyon Capitale

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