Nos débats de société sont de plus en plus le reflet des angoisses et des polémiques qui agitent l’Amérique de Donald Trump.

Expatriée depuis plus d’une décennie aux États-Unis, où elle a adopté la nationalité américaine, la journaliste Géraldine Smith sonne l’alerte dans un livre riche et enlevé, « Vu en Amérique, bientôt en France » (Stock), pétri d’anecdotes vécues. Le constat ? La France de 2018 ressemble de plus en plus au pays de Donald Trump. Pas vraiment de quoi se réjouir.

Vous décrivez une société américaine vivant au rythme des procès d’intention, des mises en accusation et des clivages attisés par les minorités. Donald Trump est-il l’origine ou le produit de cette Amérique déchirée et angoissée ?

Géraldine Smith: Pour moi, Donald Trump est largement le résultat de cette société malade. 18% des Américains souffrent de troubles anxieux, contre 7,6% en moyenne dans le reste du monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Deux millions sont accros aux opioïdes, une véritable épidémie. Les enfants trop remuants sont mis sous amphétamines parfois dès l’âge de cinq ans. On se méfie des microbes, de ses voisins ; on consulte des sites proposant d’aider les familles à repérer les délinquants sexuels dans le périmètre de leur pâté de maisons… Et pour la deuxième année consécutive, l’espérance de vie diminue, alors que les États-Unis sont le pays le plus riche du monde. L’Amérique souffre !

Comment expliquez-vous ce stress généralisé ?

Les raisons sont nombreuses : changements de mode de vie trop rapides, compétition permanente, remise en cause du « rassurant » modèle familial, disqualification des experts… Lorsqu’on ne croit plus en rien, que l’on pense qu’on peut tout régler soi-même mais que l’on n’y arrive pas, l’anxiété s’accroît. Ce n’est plus la réalité qui compte, mais le ressenti.

Que voulez-vous dire ?

Les chiffres fournis par le FBI sur la criminalité ont beau par exemple être en baisse depuis une trentaine d’années, la perception de l’insécurité, elle, est en forte hausse. Ajoutons à cela la pression pour se conformer à une image du bonheur véhiculée par les réseaux sociaux et la perte de la « rente impériale » pour la population blanche, en particulier masculine. Jadis, le plombier blanc des Appalaches sans formation avait sa maison et trouvait normal, légitime, de s’en sortir mieux que son voisin mexicain. Ce n’est plus le cas. Le résultat est une accentuation des tensions sociales, ce qui a été du pain bénit pour Donald Trump.

Y voyez-vous les indices d’une guerre civile larvée, comme le disent certains commentateurs ?

L’expression me paraît un peu forte. Ce qui est certain, c’est que l’on constate chez les activistes, d’un bord comme de l’autre, une radicalisation extrême du discours reposant sur l’excommunication de l’adversaire, non seulement à l’extrême-droite – le Klu Klux Klan s’est remis à distribuer des tracts pour recruter – mais aussi chez les jeunes et les minorités. En incitant les gens à se lâcher dans des proportions auparavant contenues, Donald Trump a accentué les divisions de la société. Mais les démocrates se trompent en pensant que de leur côté, il n’y a rien à changer. Ils sont eux aussi responsables des inégalités économiques inouïes qui minent la société.

Sous-estimons-nous, en France, l’impact du modèle américain sur notre façon de vivre et de penser ?

Les mêmes causes produisent les mêmes effets ! Même si nous n’avons pas envie de copier les Etats-Unis, notre société commence, en effet, à ressembler à la leur, dans les manières, la culture, les craintes. Nos conditions de vie se ressemblent de plus en plus du fait de la mondialisation, de l’essor des réseaux sociaux… Contrairement à Régis Debray**, je parlerais davantage d’une évolution à l’américaine que d’une « américanisation ». Prenez la désynchronisation du monde du travail. L’emploi des femmes, les horaires de plus en plus flexibles pour tout le monde, ont un grand impact sur le temps partagé en famille. On pensait que cuisiner, prendre ses repas ensemble était l’un des socles de la culture française. Or, on mange désormais en un quart d’heure, avec des horaires décalés, même si on reste malgré tout un peu « français » en achetant des produits préparés de bonne qualité.

Les emplois à la tâche essaiment grâce au boom des plateformes de mises en relation. Outre-Atlantique, 94% des emplois créés entre 2005 et 2015 étaient ce qu’on appelle des « gigs », le terme que les musiciens emploient pour désigner le concert d’un soir. Avec les écueils de ce genre de jobs : pas de congés payés, d’arrêt maladie, etc.

D’après votre constat, le modèle américain multiculturaliste, soucieux des droits et des revendications des minorités, gagne du terrain en France. De quelle façon notre universalisme républicain est-il ébranlé ?

En France, aujourd’hui, un cinquième de la population est immigrée de la première ou deuxième génération. Ces Français ne se reconnaissent plus forcément dans les références sociales et culturelles qui semblaient profondément enracinées dans l’Hexagone. Notre pays s’est bâti autour d’une profonde homogénéité ethnique à la différence des États-Unis, formés d’un patchwork d’identités. La France a pu adopter jadis le modèle de l’assimilation, convaincue qu’une société unie est une société dans laquelle les uns et les autres gomment leurs différences pour mieux se retrouver autour d’une citoyenneté commune.

Les États-Unis, eux, ont choisi le modèle inverse, estimant que l’on vit d’autant mieux ensemble que chacun conserve ses particularités. Ce n’est pas « tous regroupés », mais « les uns à côté des autres ». Les gens se définissent par leur origine et leur appartenance à une communauté, et non de prime abord comme citoyens.

Comment garantir la cohésion nationale, dans ces conditions ?

En adhérant à une sorte de contrat de citoyenneté. Tout immigré qui le souhaite peut vivre en vase clos au sein de sa communauté – 45% des immigrés arrivés dans les vingt dernières années écoulées ne parlent toujours pas anglais. – mais il doit faire allégeance au pays en jurant qu’il servira les États-Unis en cas de conflit, qu’il respectera l’ordre et les institutions. Chacun exhibe fièrement le drapeau américain devant sa maison, chante l’hymne national avant une compétition sportive… En France, être Français, c’est ressembler à un Français, parler la langue, ne pas dîner avant vingt heures. Or, la jeune génération ne se retrouve plus forcément dans ces codes et ces repères. Quand on parle de la galanterie, par exemple, je ne suis pas sûre que les jeunes aient envie d’être les héritiers de cette France d’hier. Le problème est que le contrat social à la française est à redéfinir : comment voulons-nous vivre ensemble aujourd’hui?

La journaliste Géraldine Smith

L’antiracisme est-il l’un des terrains où cette imprégnation est la plus notable ?

Oui, pour une nouvelle génération d’activistes, telle que Rokhaya Diallo, la fondatrice du mouvement Les Indivisibles, nier l’existence des races revient à nier les discriminations que les Noirs subissent, ce qui est très précisément la conception américaine. Comme aux États-Unis, des militants plaident pour des « safe spaces », des lieux sûrs où les personnes discriminées en raison de leur genre, de leur couleur de peau, etc. sont censées pouvoir mieux s’exprimer et s’épanouir. Cette tendance à la « reségrégation » est une l’une des manifestations des politiques identitaires outre-Atlantique.

Autre champ, la question du genre, omniprésente aux Etats-Unis, de plus en plus prégnante en France…

Sur ce point, je pense qu’il y a quelque chose à retenir de l’approche américaine. Aux Etats-Unis, être féministe n’est pas un vilain mot ; beaucoup de femmes et également de nombreux hommes s’en réclament, en l’interprétant comme un combat pour l’égalité des sexes. Et l’approche du genre fait réfléchir. En France, on en est encore à se moquer du sigle LGBT – lesbiennes, gays, bi-sexuels et transgenres.

Dans mon livre, je détaille la polémique qui a eu lieu aux États-Unis autour des toilettes spécifiques pour les transgenres. Là-bas, 3% des habitants disent appartenir à cette catégorie, proportion qui a doublé au cours des cinq dernières années. Lorsqu’on sait combien ces personnes souffrent durant leur puberté, on ne peut qu’applaudir à l’idée de leur faire une place dans la société. Le problème est le discours idéologique et radical qui vient se greffer sur ces questions. Je cite l’exemple d’une mère qui a publié une tribune dans le New York Times pour dire : « Arrêtez de vouloir transformer ma fille en transgenre, c’est juste une garçon manqué ! »

Cette pensée radicale a-t-elle envahi les campus américains ?

Les campus d’élite, oui. Il s’agit surtout d’une difficulté à débattre. Pour beaucoup d’étudiants, soutenir une opinion contraire à la leur, c’est déjà agresser. On peut tenter d’argumenter, mais cela requiert énormément d’efforts. On retrouve ce problème sur les réseaux sociaux. La chose va même plus loin : on estime qu’on a le droit d’être protégé d’une opinion contraire jugée blessante. Cela contribue à la tribalisation de la société, mais ces polémiques mettent aussi le doigt sur des problèmes qui méritent d’être abordés – la sensibilité légitime des minorités opprimées dans le passé, notamment.

On peut trouver insupportable que les Noirs veuillent interdire aux Blancs de se faire des nattes à l’africaine, par exemple. Mais il y a une histoire derrière cela : il y a deux ans encore, les soldates noires devaient porter les cheveux lisses dans l’armée américaine. Dans ce contexte, il est facile de comprendre qu’une femme noire vive mal le fait qu’une femme blanche puisse, elle, adopter cette coiffure. En France, on refuserait d’ouvrir la discussion. J’ai écrit ce livre à la fois en réaction à des traits de la culture américaine qui me semblent dangereux mais aussi parce que je crois que nous pouvons, en France, apprendre beaucoup de l’Amérique, qui vit aujourd’hui ce qui sera bientôt notre réalité.

* « Vu en Amérique, bientôt en France, Géraldine Smith, Stock, 261 pages, 19,50 euros
** Comment nous sommes devenus Américains, Gallimard,

Source : L’Express

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