Jimmy a été licencié du magasin de Langueux (Côtes-d’Armor) à la suite de l’« affaire de l’emballage de godemichet ». La CGT exige sa réintégration et dénonce les pratiques du groupe.

«Je suis dans un esprit de combat 24 heures sur 24 heures », Lance Jimmy Destrez, salarié de Carrefour licencié pour « faute lourde » à la suite du dépôt sur la voiture de fonction du directeur du magasin de Langueux d’un emballage vide de godemichet trouvé par terre. Ce geste potache, accompagné d’une inscription, « cadeau des syndicats », était censé symboliser le « ressenti » des salariés de l’enseigne lors de la grève nationale, le 31 mars dernier… Sirotant une limonade à deux pas de l’hypermarché, le souriant jeune homme de 27 ans n’est pas du genre à regarder dans le rétro. Idées claires, voix posée, ce père de famille remet vite les choses en perspective : « On me traite comme un hors-la-loi. Cette sanction est complètement injuste et disproportionnée. »

Ce jour-là, le mouvement social à l’appel de FO, de la CFDT et de la CGT prend une dimension historique. Il faut dire que la colère bouillonnait depuis des mois. En janvier, le « plan de transformation » du PDG Alexandre Bompard prévoyant des milliers de suppressions de postes et des fermetures de magasins avait été dévoilé. L’annonce en mars du versement d’une prime d’intéressement de 57 euros, contre 610 euros en 2016, avait achevé de pousser le bouchon. À Langueux, 80 % des 267 salariés s’étaient mis en grève. Viviane Boulin, déléguée syndicale CGT, participait au blocage du parking quand se produisit l’affaire de la boîte : « Il y avait une dizaine de personnes autour. Ce n’est même pas lui qui a trouvé l’emballage provenant d’un sex-shop à proximité. Ça s’est passé sur l’instant, de manière spontanée ! On pensait juste que Jimmy allait être convoqué pour recevoir un petit savon et basta. » Depuis huit ans, le jovial boucher faisait danser les couteaux sans l’ombre d’un os. Apprécié bien au-delà du cercle des amateurs de biftecks, ses entretiens annuels étaient excellents. Cette sentence, la plus haute prévue par le Code du travail, est donc tombée comme un couperet. « Le directeur me serrait la main tous les jours avant que je ne reçoive ma lettre d’entretien préalable à licenciement, le 19 mai, un mois et demi après ! Je ne savais même pas pourquoi j’étais convoqué. Dans le courrier, il évoque des faits “ignobles” et “choquants”, mais moi, c’est la baisse de la prime d’intéressement qui m’a choqué, bien plus que cette histoire, c’est ridicule ! » constate celui qui plafonnait à 1 270 euros mensuels. Au rayon de l’indécence salariale, les 115 000 employés français du groupe en ont vu de toutes les couleurs. Dernier exemple en date : les 356 millions de dividendes versés aux actionnaires pour 2017. Ou encore la prime de départ de 3,9 millions d’euros qui devait être versée à l’ex-PDG Georges Plassat, avant qu’il ne rétropédale sous la pression en juin dernier.

« Ce n’est pas jimmy qui a porté atteinte à l’image de l’enseigne, mais bien leur politique ! »

Dans ce contexte, les arguments de la direction expliquant avoir « procédé au licenciement d’un de ses salariés, suite à un comportement inapproprié nuisant à l’image de l’entreprise et en totale opposition avec ses valeurs » ne passent pas. « Ce n’est pas Jimmy qui a porté atteinte à l’image de l’enseigne, mais bien leur politique ! tranche Zohra Abdallah, de la coordination nationale de la CGT. Carrefour n’a pas vraiment de leçon à donner en matière d’éthique. Mais ils osent se faire passer pour des petits chatons alors qu’ils imposent des plans d’économies au personnel ! » Selon la CGT, cette éviction est loin d’être le fruit du hasard. Militant actif de la CGT depuis des années, il avait mené la fronde avec ses collègues contre un cadre harceleur et obtenu gain de cause aux prud’hommes. Lors des prochaines élections professionnelles en septembre, le boucher se préparait à prendre un mandat. « On le voyait bien sur les listes en tant que délégué syndical, soupire Viviane Boulin. C’est quelqu’un de dynamique, de solide. Carrefour cherche à intimider tous les salariés qui voudraient relever la tête et ne plus subir. » L’émoi a désormais dépassé le Landerneau. Les soutiens arrivent par vagues, notamment du côté des partis politiques de gauche (PCF, LFI, NPA, PS…). François Ruffin, député de la France insoumise, s’est déplacé le 18 juillet. Vendredi dernier, c’est Christine Prunaud, sénatrice communiste du département, qui tenait une conférence de presse à Lamballe : « Je le trouve très pondéré par rapport à la situation, constate l’élue. Nous allons demander à rencontrer la direction nationale et poser un recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. » Mais avec l’enseigne, le dialogue est pour l’instant au point mort. Carrefour affirme que la CGT a décliné une réunion. Le syndicat dénonce, lui, « le choix et la présence d’un médiateur imposé par la direction », se déclarant « disponible pour discuter ».

En attendant, cinq journées d’actions se sont déjà succédé. Les autocollants « Je suis Jimmy » fleurissent sur les boutonnières costarmoricaines. Et les signatures affluent sur la pétition exigeant sa réintégration. « Quand certains habitués ont appris la nouvelle, ils ont résilié leur carte de fidélité. D’autres ont laissé leur chariot dans le magasin, s’étonne-t-il en grattant sa barbe. Beaucoup m’ont raconté les injustices qu’ils ont vécues dans le monde du travail. Je ne suis pas un cas isolé. » Issu d’un milieu « très modeste » de Saint-Brieuc, Jimmy en a vu d’autres. À corps perdu dans la lutte, il puise parfois son inspiration dans le flow battant d’Eminem. Et dans ses racines. « En bon Breton », il ne lâchera pas le morceau.

Cécile Rousseau
Source : L’Humanité

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