Dans une société qui morcelle toutes les actions humaines pour les faire dépendre de processus industriels, le geste de l’artisan est un acte de résistance. Encore faut-il que la nation lui reconnaisse le droit de vivre convenablement de son travail.

lors que la France attendait le contenu des fameuses ordonnances gouvernementales censées dévoiler la philosophie nouvelle de la «start-up nation» vis-à-vis du travail, le PDG de Veolia, Antoine Frérot, se lançait mercredi 30 août sur France Inter dans un éloge de l’apprentissage, quand la journaliste Léa Salamé l’interroge: «Est-ce que vous avez poussé l’un de vos enfants à être apprenti?» Soudain, le ton se fait moins assuré, les yeux du PDG cherchent la porte de sortie: «Non, je ne l’ai pas fait parce que… Étant brillants à l’école… Et l’un voulant être médecin…, hasarde-t-il. L’autre, peut-être, ma dernière, le sera d’ailleurs, apprentie, mais en études supérieures! Donc le problème ne s’est pas posé.» En quelques mots, le chef d’entreprise vient de résumer le mal français.

«Les parents, qui rêvent du meilleur pour leurs enfants, continueront de se persuader qu’il vaut mieux un bac + 5 en management culturel et artistique qu’un CAP électricité ou cuisine»

Certains en concluront, hélas, qu’il est décidément nécessaire de maintenir les jeunes Français éloignés du monde du travail avant 16 ans, voire avant 18 ans, puisque les filières courtes sont bel et bien réservées aux enfants de pauvres, dans une reproduction scandaleuse des inégalités sociales.

Et les parents, qui rêvent du meilleur pour leurs enfants, continueront de se persuader qu’il vaut mieux un bac + 5 en management culturel et artistique qu’un CAP électricité ou cuisine. L’apprentissage en grande école, passe encore, mais avant le bac, c’est un «problème».

Notre pays crève de mépriser ses artisans. Ces métiers qui cultivent l’intelligence du geste, la transmission de savoir-faire, la fierté du travail bien fait, ces métiers, surtout, qui constituent un vivier d’emplois rémunérés, assurant à ceux qui s’y lancent avec ferveur de pouvoir un jour devenir leur propre patron, sont en train de disparaître dans l’indifférence générale. Il y a, bien sûr, ce mépris spontané, presque inconscient, de la part d’un grand patron pour qui la réussite de ses enfants ne saurait passer par là.

Il y a ces jeunes gens qui trouvent que se lever à 5 heures du matin ou travailler le week-end n’est pas compatible avec la conception de la vie que leur a serinée depuis leur enfance une société de consommation et de loisirs. Il y a l’inflation de ces normes sur la hauteur d’accrochage des extincteurs ou la traçabilité obligatoire des champignons, appliquées avec un zèle tatillon par une administration dont on doute parfois qu’elle considère comme un bienfait pour la nation la préservation de son tissu de petites entreprises.

Enfin, est arrivée le 25 août l’annonce par Bruno Le Maire du doublement du plafond de chiffre d’affaires pour les autoentrepreneurs. En d’autres termes, un particulier souhaitant vendre des marchandises pourra donc bénéficier du statut d’autoentrepreneur avec un chiffre d’affaires allant jusqu’à 165.600 euros, contre 82.800 euros jusqu’à présent. Pour l’offre de services, le plafond passe de 33.100 à 66.200 euros. Un calcul simple: quiconque souhaite proposer ses services pour des poses de carrelage ou des travaux de peinture peut donc gagner jusqu’à 66.200 euros par an.

Moins 22,7 % de charges, égale 51.172 euros, divisés par 12 mois, cela nous fait un revenu mensuel de 4264 euros, sans comptabilité, sans aucun contrôle, et si possible en ajoutant un peu de black. Et les prix qu’il proposera lui permettront de remporter des marchés face à des artisans surchargés de normes et de taxes et obligés de récolter la TVA pour l’État.

«L’artisanat est aujourd’hui l’un des principaux viviers d’emplois en France. C’est aussi là que se cultivent les valeurs qui font vivre une société : transmission, rigueur, conscience professionnelle»

Que l’on appelle cela l’ubérisation de l’économie ou de la concurrence déloyale, ce genre de choix politique révèle une méconnaissance pour le moins regrettable des conditions de vie d’un grand nombre de professionnels, ceux-là mêmes qui entretiennent la France en payant les charges sociales et les impôts qui manquent cruellement à ce gouvernement pour boucler un budget et assurer l’éducation ou la défense des Français. Le statut d’autoentrepreneur avait été créé pour sortir d’une période de chômage, développer un projet ou en finir avec le salariat.

Ce devait être une passerelle vers la véritable création d’entreprise, seule capable de créer davantage qu’un emploi unique, mais également de transmettre les savoir-faire par la formation d’apprentis. Cela devient désormais un prétexte pour déployer à l’échelle du pays la vision qui semblait déjà celle du ministre Emmanuel Macron quand il estimait qu’il ne devrait pas être nécessaire d’être titulaire d’un CAP coiffure pour exercer le métier de coiffeur. La reconnaissance des savoir-faire professionnels, la protection du consommateur… sont finalement de vieilles lunes.

L’artisanat est aujourd’hui l’un des principaux viviers d’emplois en France. C’est aussi là que se cultivent les valeurs qui font vivre une société: transmission, rigueur, conscience professionnelle. Des valeurs qui sont aussi celles par lesquelles un être humain développe son autonomie en maîtrisant son geste, en préservant le sens de son travail par l’accomplissement d’une tâche dans sa globalité.

Face à l’aliénation croissante d’une société qui morcelle toutes les actions humaines pour les faire dépendre de processus industriels en dehors de tout contrôle, le geste de l’artisan est un acte de résistance. Encore faut-il que la nation lui reconnaisse le droit de vivre convenablement de son travail. Peut-être alors, un PDG d’une entreprise du CAC 40 sera-t-il fier de dire que son enfant apprend la menuiserie auprès d’un maître, ce qui est aussi l’apprentissage de la vie.

Source : Le Figaro

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